Le ras-le-bol des médecins généralistes

Publié le par tutti 49

Le ras-le-bol des médecins généralistes

LEMONDE.FR | 16.06.11 | 14h09  •  Mis à jour le 16.06.11 | 14h48

 

 

 

La médecine générale constitue l'une des huit spécialités sur les 46 répertoriées à connaître plus de départs que d'arrivées dans la profession.

La médecine générale constitue l'une des huit spécialités sur les 46 répertoriées à connaître plus de départs que d'arrivées dans la profession.AFP/FRANCOIS GUILLOT

 

 

"La médecine générale a toujours été un peu le parent pauvre" des disciplines médicales. A 57 ans, Robert Higounenq, qui exerce dans le Tarn, se montre pessimiste sur l'état de sa profession. A Gaillac, il fait partie d'une génération de six médecins généralistes qui prendront leur retraite à la même période. Pour M. Higounenq, "deux ou trois seulement trouveront un successeur". Les jeunes préfèrent s'orienter vers d'autres spécialités ou hésitent à s'installer en cabinet.

Gaillac n'est pas la seule ville où l'avenir de cette discipline est menacé. Dans un contexte de démographie médicale morose, la médecine générale, qui regroupe 46,7 % des praticiens en activité régulière, constitue l'une des huit spécialités sur les quarante-six répertoriées à connaître plus de départs que d'arrivées dans la profession, selon l'Atlas national de la démographie médicale 2011, publié mardi 14 juin par le Conseil national de l'ordre des médecins. Manque de considération, rémunération plus faible que chez les anesthésistes ou les radiologues, par exemple, horaires contraignants, surcharge administrative, sont les raisons invoquées par les professionnels en exercice pour expliquer le désintérêt des jeunes docteurs.

EN MAL DE CONSIDÉRATION

Officiellement spécialité à part entière depuis 2004, la médecine générale peine à être reconnue comme telle. Avant cette date, il n'était pas nécessaire de passer le concours de l'internat pour exercer : "Le médecin généraliste, c'était celui qui n'avait pas passé l'internat ou qui l'avait raté", explique Frédérick Durand, 32 ans. Les conséquences de ce parcours d'études différent se font encore sentir aujourd'hui, ainsi que le déplore le jeune homme, qui a effectué une formation de généraliste avant de renoncer à exercer : "Au cours de mes études, on me disait que j'étais doué et que, donc, c'était dommage que je sois généraliste." De fait, les études de médecine accordent peu de place à la médecine générale et la plupart des professeurs de second cycle sont des spécialistes qui exercent en hôpital.

Manque de considération de la part des confrères donc, mais également des patients. "La médecine générale, son problème, c'est que tout le monde croit savoir ce que c'est", expose Théophile Combes. Ce généraliste de 34 ans fait partie de ceux, de moins en moins nombreux, qui passent le cap de l'ouverture du cabinet. Pour lui, ce fut le cas à Gaillac, en septembre 2008. Il regrette que ses patients ne connaissent pas l'étendue de ses compétences, notamment en pédiatrie et en gynécologie, et qu'ils ne le croient compétent que pour des pathologies bénignes. "Franchement, le rhume, cela doit être la seule chose que je n'ai pas appris à soigner", plaisante-t-il.

Cette absence de reconnaissance se retrouve sur la feuille de paie : "Lorsqu'on regarde les revenus, nous sommes en dessous de beaucoup de spécialités", constate M. Combes. De fait, le revenu principal du médecin généraliste est la consultation à 23 euros, quand les spécialistes exercent d'autres actes techniques, payés plus cher. Alors qu'en 2007 un généraliste gagnait en moyenne 5 567 euros par mois, un radiologue atteignait, lui, les 16 900 euros. "Il y a sans doute des bonus à accorder aux spécialités les plus pointues, reconnaît le docteur Combes, mais des rapports du double au triple, cela nous paraît disproportionné."

DES CONDITIONS DE TRAVAIL PEU ATTIRANTES

Toutefois, pour ces médecins généralistes, ce qui dissuade les jeunes, c'est avant tout le mode de vie que la pratique implique. Contrairement à ce qu'il a connu durant ses études, le généraliste se retrouve seul. Et en cabinet, la journée commence entre 8 heures et 9 heures pour se terminer après 20 heures. Des horaires étendus auxquels il faut ajouter les gardes de nuit et de week-end. Ce rythme de vie refroidit les jeunes générations : "Ils veulent rester avec leur famille et cela peut se comprendre", juge Charles Gouz, 68 ans, généraliste dans le 15e arrondissement de Paris. Pour Jean-Marc Daval, praticien âgé de 62 ans, à Combronde (Puy-de-Dôme), la féminisation de la profession joue aussi un rôle : "Les femmes médecins ont de légitimes désirs de grossesse et elles veulent également s'occuper de leurs enfants." "Le médecin qui se donnait corps et âme trois cent cinquante jours sur trois cent soixante-cinq n'existe plus", analyse Jean-Marc Philibert, 54 ans, également installé à Gaillac.

En milieu rural surtout, où des dispositifs comme SOS médecins n'existent pas, les gardes pèsent lourdement dans l'emploi du temps du généraliste. Installée depuis décembre 2009 dans le petit village de Condat (Cantal), Annick Pitson-Lefebvre, 62 ans, qui exerçait auparavant à Marseille, est bien placée pour constater la différence : "Dans mon secteur, nous ne sommes que deux médecins. Je suis donc de garde de nuit une semaine sur deux et un week-end sur deux."

A cette charge horaire vient s'ajouter la gestion administrative du cabinet et de la patientèle. "Dans son exercice de tous les jours, la médecine générale, c'est énormément de paperasse, pendant les consultations et dans la gestion du cabinet", explique M. Durand. Certificats divers et variés, campagne de prévention, comptabilité, autant de tâches qui alourdissent l'emploi du temps et constituent une part croissante de l'activité du médecin. "Cela devient de plus en plus un métier sur lequel l'assurance-maladie et d'autres organismes s'appuient pour faire de la gestion de malades", estime M. Durand.

Au cabinet du Dr Higounenq, l'administratif est géré par un secrétariat. Mais cela n'empêche pas le médecin de constater une augmentation de cette charge. "Nous avions une secrétaire pour trois médecins et actuellement, pour des horaires identiques, elle est complètement débordée", constate-t-il, ajoutant que le cabinet a embauché "quelqu'un pour la soulager" il y a un an et demi. Face à ce phénomène, les jeunes généralistes préfèrent exercer comme remplaçant, comme salarié dans une structure hospitalière ou comme collaborateur médical – installé dans un cabinet mais dépendant d'un autre médecin.

"C'EST SÛR QUE MON ÉPOUSE PRÉFÉRERAIT QUE J'ARRÊTE TOUT"

Interrogés sur l'avenir de leur profession ou de leur cabinet, les médecins généralistes se montrent pessimistes. Les plus âgés craignent de ne pas trouver de successeur et les plus jeunes s'interrogent. Parfois, ces derniers quittent même la profession, comme Frédérick Durand. D'après l'Atlas de la démographie médicale, neuf cent trois médecins, dont 70,4 % de généralistes, qui exerçaient en libéral ont décidé, en 2010, de "dévisser leur plaque, bien avant l'âge de la retraite". A Combronde, Jean-Marc Daval a commencé à chercher un successeur mais semble résigné: "J'ai passé plusieurs annonces mais je n'ai pas de réponses." A Paris, M. Gouz, qui a dépassé l'âge de la retraite mais exerce toujours, n'est pas plus optimiste: "Il n'y a plus que des vieux qui exercent la médecine générale."

A Gaillac, Théophile Combes ne s'interdit pas de quitter son cabinet pour l'hôpital. "A court terme, je vais essayer de m'accrocher", annonce-t-il. Mais il sait qu'il y a des postes à prendre à l'hôpital. "C'est sûr que mon épouse préférerait que j'arrête tout et que j'aie un poste salarié pour un nombre d'heures diminué de moitié", avoue-t-il. Il estime qu'il gagnerait moins, mais que "proportionnellement au nombre d'heures de travail, ce serait beaucoup plus intéressant".

Comme lui, la profession attend un signe des pouvoirs publics. Pour M. Combes, les chantiers prioritaires sont la revalorisation de la rémunération – sans passer nécessairement par une augmentation des coûts pour le patient –, la reconnaissance réelle de la spécialité et des moyens supplémentaires pour son enseignement. Jean-Marc Philibert résume le sentiment de ses confrères : "C'est un métier passionnant. Mais si une bonne fée pouvait nous faire gagner la même chose en voyant vingt à vingt-cinq patients par jour au lieu de trente, nous ferions un super travail."

Thomas Baïetto

Publié dans Société

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