Le centre peut-il exister sans Bayrou ?

Publié le par tutti 49

Le Centre peut-il exister sans Bayrou ?

Philippe Bilger - Blogueur associé | Jeudi 16 Juin 2011 à 18:01

Le rassemblement des forces centristes a été concrétisé par le lancement par Jean-Louis Borloo et Hervé Morin de l'Alliance républicaine, écologiste et sociale (Ares). Mais pour Philippe Bilger, François Bayrou - qui avait su donner de la force à cette mouvance en 2007 - pourrait revenir dans la compétition. 

 
Au fil de notre vie publique, on en a connu une multitude et de toutes sortes : des Centres mous, des Centre ambigus ou filandreux, des Centres durs en façade mais faibles au fond, des Centres opportunistes allant à la pêche à gauche ou à droite, des Centres inféodés, des Centres verbeux, des Centres trop européens pour que le sentiment national s'y retrouve, des Centres de gravité mais aussi d'infinie légèreté, des Centres de talent et de dents blanches, des Centres toujours aimés mais souvent perdants, des Centres coincés entre l'airain politique et la richesse intellectuelle, des Centres moribonds à force de ne plus croire en eux, des Centres avec des idées mais trop peu d'hommes...

Puis François Bayrou a fait le score qu'on connaît à la dernière élection présidentielle. Il s'en est fallu de peu que sa voix ne convainque pas davantage. Les Français ont découvert à cette occasion ce que pouvait être un Centre moderne dégagé des vieilles lunes et de ses gloires anciennes saluées avec une révérence lassée. Qu'on l'apprécie ou non, François Bayrou ne semblait plus sorti de la naphtaline historique et il imposait une présence, son existence, précisément parce qu'en s'opposant à l'une comme à l'autre on risquait de se faire mal. Nous avions quitté le temps des ectoplasmes pour rejoindre celui de l'affirmation de soi, d'un patriotisme capable enfin de rêver d'Europe sans en faire un paradis artificiel mais un horizon souhaitable, celui surtout de la morale publique, sans laquelle toute pédagogie du haut vers le bas est ruinée d'emblée (Le Figaro, Le Monde, Marianne 2, nouvelobs.com, Journal du Dimanche).

En 2007, après une telle déconvenue succédant à un tel espoir, qui aurait parié le moindre enjeu sur le destin futur de François Bayrou ? Fourbu, attaqué, délaissé, trahi par certains de ses plus proches guère honteux de leurs reniements, campant avec fierté sur son pré carré, ses convictions, ses quelques certitudes fondamentales, libéré des conventions interdisant la vérité et parfois la brutalité médiatiques, persuadé qu'il faudra toujours compter avec lui, ce que les imbéciles nomment vanité et lui conscience et lucidité, il demeure aujourd'hui dans notre espace politique comme une étrangeté tenace, vigilante, remarquable. On peut moquer le rétrécissement du Modem, il n'en a cure puisqu'il porte en lui, grâce aux humanités et à l'Histoire, le culte des destinées construites non pas contre mais grâce à l'adversité. Et de la sienne, donc.

Il n'empêche que le Centre authentique suscite plus d'interrogations qu'il ne fournit de réponses. Je n'évoque même pas les difficultés qu'il y a toujours eu pour lui donner sa place méritée avec un scrutin majoritaire favorisant les affrontements et les clivages, tuant les nuances, les complexités et le pluralisme. A dire vrai, je me demande si certains n'ont pas induit de ces entraves électorales constantes qui facilitent le gouvernement mais préjudicient à la qualité parlementaire, une sorte d'infirmité congénitale du Centre qui serait ainsi nié tout simplement parce que politiquement il serait nécessairement de trop.

Au-delà de ces mécanismes qui sont de nature à intéresser les seuls constitutionnalistes, la pensée sur le Centre ne cesse de susciter débat et controverse. J'ai mesuré l'intensité de celui-là et de celle-ci quand il y a quelques semaines François Bayrou a été invité par Frédéric Taddéï et qu'il a disposé de temps, d'une écoute et d'une attention courtoises pour s'expliquer. Cela n'a pas été une mince affaire. Pourtant, on sentait François Bayrou acharné à sortir le centrisme de la fausse image qui le défigure. Mais des objections venaient qui n'étaient pas toutes dérisoires.

Pour ma part, ma gêne principale provenait du fait que le Centre, même structuré et vertébré selon la conception de François Bayrou, me semble relever plus d'un Discours de la méthode en politique que de ce qu'appelle la technique d'un projet, l'argumentaire d'un programme. Comme si le centrisme était davantage un état d'esprit, une invitation à être un bon démocrate, une incitation à une noble tolérance qu'un outil pour réformer, une machine pour le pouvoir et la victoire. A tort ou à raison, il m'est toujours apparu que la force du Centre était en même temps sa faiblesse : le dialogue, mais dans quel but ? L'éthique républicaine, mais à quelles fins ? La forme de la démocratie, dont le centrisme avec ses vertus est si soucieux, peut être à vie incompatible avec le fond d'une politique. Le Centre sait donner des leçons mais on doute - même s'il s'est incarné parfois brillamment en des temps anciens dans des pratiques de gouvernement - qu'il ait les mains capables de brasser un réel qui risquerait de les salir. C'est sans doute cette hésitation entre la beauté du concept et le réalisme de l'action, toujours au bénéfice de la première, qui a conduit François Mitterrand à vouer une détestation chronique à cette famille intellectuelle, à cette virtualité politique.

Le Centre est généralement perçu comme un point d'équilibre entre la gauche et la droite, comme le lieu évident, équidistant entre deux visions claires et nettes de la société, la synthèse, la passerelle bénie reliant d'un côté l'autorité avec la liberté et de l'autre l'égalité avec la fraternité. De sorte qu'on s'est accoutumé à célébrer, dans le juste milieu, non pas le « juste » mais le milieu. On a privilégié une notion topographique au détriment d'une valeur de vérité et d'équité.

Cet approfondissement aurait pour effet de ne plus placer le Centre seulement comme une vigie parasite susceptible d'aller picorer sa nourriture ici ou là, chez l'adversaire de droite ou de gauche, et faisant passer son inaptitude à élaborer d'initiative un programme pour un hommage démocratique à ceux qui ne pensent pas comme lui et qu'il accueille par fragments en son sein. Ce centrisme ne partagerait pas seulement la droite et la gauche mais la droite avec la droite et la gauche en face de la gauche. Dès lors que le « juste » l'emporte, il peut y avoir une manière passionnée et extrême d'être centriste au sein de n'importe quelle structure politique. Le centrisme deviendrait une manière pertinente de penser où que ce soit. Parce que naturellement, on a tendance à considérer que sur le plan intellectuel, contre le péremptoire des affichages extrêmes, le raisonnable et le plausible se situent dans cette zone qui prend le meilleur et délaisse le pire. A entendre beaucoup se revendiquer centristes, comme, par exemple, récemment le Premier Ministre pour battre en brèche la démarche de Jean-Louis Borloo, on perçoit que la généralité de l'esprit centriste, sa victoire en quelque sorte, est aussi sa défaite. Partout, il n'est plus nulle part.

A l'exception, depuis 2007, des discours forts et convaincants de François Bayrou sur la dénonciation des scandales et des abus ainsi que sur l'absolue nécessité de restaurer l'éthique publique, je n'ai pas eu l'impression que sa parole ait su encore emplir avec un vrai contenu, une réelle substance la structure républicaine dont il est un farouche et inlassable défenseur.


Ce qui est sûr, c'est que François Bayrou n'est pas habité par la passion mais bien plus par l'orgueil du Centre. A l'évidence, il n'a pas supporté et il ne supporte pas davantage aujourd'hui de voir cette superbe idée, cette exigence salubre être gangrenées par de petits appétits et des communautés qui, guettant sa solitude, s'imaginent pouvoir s'approprier, mais contre lui, ce qui lui appartient et qui est unique. Il lui reste l'essentiel à accomplir : il a déjà fait de la morale une politique, maintenant il faut qu'il s'attelle à l'élaboration d'une politique qui n'oublie pas la morale.

L'orgueil, en politique, ne fait pas forcément gagner. Mais au moins il fait tenir debout et ce n'est pas rien quand les courtisans pullulent.
Philippe Bilger .



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