Juppé super-star: les médias ont la mémoire qui flanche

Publié le par tutti 49

Jack Dion - Marianne | Mardi 1 Mars 2011 à 18:01 


Les médias ont réussi le tour de force de faire passer Alain Juppé, habitué des hautes sphères du pouvoir, pour une quasi révélation politique. Jack Dion rappelle que le consensus réuni autour d'Alain Juppé - qui fut honni du temps où il était Premier ministre - n'est peut-être qu'un signe de plus de la décrépitude du pouvoir sarkozyste.  

  • A en croire ce qui s’écrit dans les gazettes, la révélation politique de l’année s’appelle… Alain Juppé. Le Figaro l’a même catalogué du titre d’ « homme providentiel ».
     
    Un peu partout, on entend des hommages dithyrambiques et des commentaires flatteurs, comme si le nouveau ministre des Affaires étrangères avait, tout au long de sa (déjà longue) carrière, effectué un sans faute, ou qu’il incarnait une relève en forme de rupture fantasmatique. Certains vont même déjà jusqu’à le présenter comme une alternative éventuelle à un Sarkozy incapable de trouver un quelconque second souffle.
     
    Cette vision digne d’un conte pour enfants confirme simplement que les commentateurs n’ont pas de mémoire, à moins qu’ils ne réécrivent le passé afin d’occulter leurs propres turpitudes.

    Nul ne doute que le maire de Bordeaux ait une stature qui fera oublier les frasques de ses prédécesseurs, qu’il s’agisse de Bernard Kouchner et de ses compromissions, ou de Michèle Alliot-Marie et de ses amitiés particulières en Tunisie. Juppé est déjà passé par la case Quai d’Orsay, et il y a fait montre d’un professionnalisme certain, à une époque où la France n’avait pas encore rejoint le camp atlantiste et faisait entendre une petite musique originale sur la scène internationale. Il y revient alors que Paris a réintégré la direction de l’Otan et brille par ses ratés diplomatiques, avec pour mission de rattraper une partie du temps et du terrain perdu. Vaste défi.

    En attendant de juger le successeur de MAM aux actes, on peut au moins rappeler qu’il n’est pas vraiment un nouveau venu. Le maire de Bordeaux (et qui entend le rester, au nom du droit au cumul qui est l’une des tares de la caste politicienne) a même un passé qui devrait inciter ses laudateurs à un peu plus de circonspection.
     
    Passons sur l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, en 1995, empêtré dans une histoire de logement assez obscure, et qui disait : « Je suis droit dans mes bottes ». Oublions celui qui proposait, en 1996, de céder Thomson pour 1 franc symbolique au sud-coréen Daewo, en lançant à la télévision, geste à l’appui : « Thomson, ça ne vaut rien ! ». Laissons de côté l’affaire des emplois fictifs de la ville de Paris, où il a payé pour d’autres, curieusement oubliés par la justice. Retenons seulement le Juppé qui dut affronter un mouvement social massif en novembre/décembre 1995, et qui en est sortie par la porte de la déroute. Du 24 novembre au 15 décembre, Alain Juppé symbolisa une intransigeance totale, avant de retirer le plan qui portait son nom sur les retraites et la sécurité sociale, à la suite d’un mouvement massif.

    A l’époque, Juppé personnifia des comportements que l’on retrouvera dans d’autres circonstances, notamment à l’occasion du référendum sur le projet de constitution européenne : l’arrogance des dominants, sûrs d’eux et dominateurs ; le mépris du peuple ; le refus de prendre en compte tout avis contraire et l’expression systématique d’une bien pensance considérée comme la Bible des temps modernes.
     
    Durant ce mouvement, il était de rigueur de dire au vulgum pecus qu’il n’y avait pas d’alternative – antienne reprise par tous les penseurs alors bien en cour, et qui le sont encore aujourd’hui (le monde des éditorialistes se renouvelle très peu). Face aux grévistes, aux syndicalistes et aux manifestants, de doctes esprits dénonçaient le « corporatisme » des opposants, incapables de comprendre qu’il n’y avait pas d’autres choix politiques possibles, et que le plan Juppé était forcément la bonne réponse puisque c’était la seule envisageable.
     
    On peut d’ailleurs penser que si le ministre des Affaires étrangères garde aujourd’hui une certaine notoriété médiatique, c’est parce qu’il disait tout haut ce que l’élite pensait tout bas.
     
    En vérité, un autre phénomène explique le retour en gloire de Juppé : la décrépitude avancée du sarkozysme. Du coup, des hommes que l’on croyait enterrés à jamais retrouvent des vertus insoupçonnées. C’est une ruse de l’histoire qui peut réserver d’autres surprises.
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Publié dans Société

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