je voudrais, sans la nommer, vous parler d'elle...

Publié le par tutti 49

Mardi 22 février 2011 - 15:30

 Depuis bientôt deux mois un vent nouveau souffle sur des peuples que certains considéraient comme soumis et peu susceptibles de révolte, encore moins de révolution. Moyennant quoi, les dictatures ou les pouvoirs coercitifs qui sévissaient, bénéficiaient d’une bienveillante complaisance. Une fois rappelé, de temps en temps, la nécessité (et ce n’était pas toujours le cas) de respecter les droits de l’Homme, les affaires continuaient sans grand embarras. C’est que ces peuples n’étaient réputés devoir se rebiffer que si le prix du pain augmentait (et dans ce cas il suffisait de leur donner à manger pour qu’ils se taisent), ou s’agiter sous l’action souterraine d’extrémistes musulmans dont la simple existence, le plus souvent férocement réprimée, justifiait l’existence de régimes autoritaires qui ne faisaient pas de détails : sous prétexte de contenir ce danger, c’est l’ensemble des sociétés qu’ils mettaient sous la botte.

Il y avait bien quelques démocrates dans ces sociétés-là, mais peu soutenus par les démocraties elles-mêmes, tant il leur semblait peu probable qu’ils puissent constituer une alternative crédible à la dictature ou à un pouvoir fondamentaliste. Mais ces sociétés réputées figées et incapables d’une quelconque autonomie, viennent de faire la démonstration de leur richesse et de leur capacité à changer les choses. Elles n’ont eu besoin d’aucun leader charismatique, d’aucune idéologie « révolutionnaire », d’aucun agitateur religieux pour descendre dans la rue, risquer la vie des leurs et finalement renverser le cours des choses. Pas seulement pour manger, pas seulement pour avoir du travail, mais au nom de la liberté et de la dignité. En un mot au nom des droits de l’homme.

D’aucuns insistent sur le fait que la prise en compte, comme raisons de la révolte, de ce dernier aspect, serait le fait de naïfs et que les revendications matérielles seraient en fait les seuls qui tiennent. C’est ignorer que le droit au travail et à la subsistance font partie intégrante des droits de l’homme et qu’ils ne sont pas opposables à une sorte de romantisme révolutionnaire.

Les dictatures, en Tunisie, en Egypte… ont tenté de garder la main en lâchant peu à peu des « concessions », alternant violence et reculade. Rien n’y a fait et ce sont les peuples qui ont fini par l’emporter.

Tous les régimes autoritaires en place au sud de la Méditerranée, au Moyen-Orient et ailleurs, devraient s’aviser qu’ils ne sont pas propriétaires des libertés qu’ils pourraient octroyer au gré de leur bon vouloir ou des rapports de forces. Ce n’est pas à eux de juger si les peuples sont « mûrs » pour la liberté et à quelle vitesse doit se faire la « transition ».

 Aujourd’hui, rien n’est gagné, des dictatures sont tombées, des révolutions ont eu lieu, mais l’histoire montre sans aucune espèce d’ambiguïté que les révolutions sont, dans la quasi totalité des cas, confisquées ou captées. A commencer par les plus emblématiques, celle de 1789 en France, celles de 1848 en Europe  et celle de février 1917 en Russie.  Les intérêts internes et externes sont suffisamment forts pour spolier une fois de plus les peuples qui se sont libérés. Les luttes de libération nationale qui ont permis la décolonisation ont été faites au nom de la « liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Mais une fois les indépendances acquises, au prix du sang des peuples concernés, les nouveaux pouvoirs ont confisqué ces libertés si chèrement gagnées.

 Aujourd’hui, forts de ces leçons et surtout de la vigueur de la lutte des peuples et de leur courage, ce que tous les démocrates doivent exiger, des deux côtés de la Méditerranée et au-delà, c’est bien cette « liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes », plus à l’ordre du jour que jamais. Aucune considération d’ordre stratégique, ne doit entrer en ligne de compte. La prétendue justification des pouvoirs forts était la lutte contre le fondamentalisme religieux. Ces dictatures ont fait la preuve qu’en réalité  elles faisaient le lit de l’islamisme et que c’était le terrorisme qui les confortait. La démocratie est, en revanche le plus sûr rempart contre toutes les dérives autoritaires et contre les extrémismes.

 

Par Najat Vallaud-Belkacem

Publié dans Société

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