Affaire DSK : la politique malade de l'allégorie

Publié le par tutti 49

Affaire DSK : la politique malade de l'allégorie

Noémie Suisse - Tribune | Mercredi 8 Juin 2011 à 18:01Au gré de l'emballement médiatique, le procès DSK est devenu l'emblème du combat des petits contre les gros, celui des travailleurs pauvres contre l'élite politique qui se croit tout permis. Noémie Suisse craint que cette tendance n'empêche la justice d'être rendu correctement.



On a dit que la France était malade de son machisme, de ses élites, de sa classe politique, de sa caste journalistique. Et si on s'était trompé de diagnostic ? La politique empêtrée dans les affaires de moeurs n'est pas à l'agonie. Elle est simplement atteinte d'une fièvre allégorique.

Allégorie : figure rhétorique qui donne « corps » à une abstraction. Ça tombe bien, du corps, on en a parlé ces temps-ci, de la réflexologie plantaire à la silhouette amincie de François Hollande, sans compter sur le corps d'une jeune femme devenu pièce à conviction dans l' « affaire DSK ».

À ceci près que ce n'est pas DSK qui est sur le banc des accusés, c'est l'élite mondialisée politico-financière. L'ancien directeur du FMI incarne le peuple d'en haut, avec ses désirs bas, tandis que Nafissatou Diallo incarne le peuple d'en bas, celui qui garde la tête haute.

La manière même dont les médias la dénomment est révélatrice. « Ophélia » est devenu « Nafissatou Diallo ». Ophélia : le prénom cadrait parfaitement avec la thèse du complot, entretenait l'idée que l'homme avait été victime d'une call-girl, dont l'état-civil se résumait à un pseudo. Ensuite, faute d'avoir un visage, la femme de chambre a eu un état-civil. Nafissatou Diallo, un nom dont les consonances rappellent suffisamment les origines pour qu'on le répète à l'envi. L'allégorie est en marche.

Que la jeune femme n'ait pas de visage ne suscite pas seulement la curiosité du spectateur repu des images de l'inculpé ; c'est aussi le gage de son allégorisation. Le choeur des femmes de chambre qui a accueilli DSK sous les huées ce lundi 6 juin laissait passer ce message : à travers la plaignante, ce sont toutes les femmes de chambre qui se sentent humiliées. « Nous sommes toutes des femmes de chambre ». Toutes présumées victimes. Toutes déjà victimes, en fait, du « perv' », de l'élite blanche toute-puissante. Toutes soumises aux ploutocrates qui ne se soumettent à rien sinon à leurs pulsions. DSK est devenu le visage de cette classe-là. Ou plutôt, il n'a plus de visage mais un corps seulement.

Depuis quelques semaines déjà, la mécanique allégorique avait commencé à s'enclencher. Première image : le corps de DSK à côté de la porsche. Dominique Strauss-Kahn a un capital. Deuxième image : le corps de DSK recouvert d'un costume à 35000 dollars. Dominique Strauss-Kahn a un capital et ce capital lui colle à la peau. Troisième image : le corps de DSK face à la justice américaine. Dominique Strauss-Kahn est le capital.

Dans un précédent papier, je comparais DSK à Monsieur Bertin, ce patron de presse peint par Ingres, allégorie de la bourgeoisie, ogre ventri et omni-potent, dévoreur du prolétariat. L'image du directeur du FMI assis devant la juge américaine lors de la première audience évoque ce portrait de 1832. L'allégorie s'installe.

Dans les premiers jours, beaucoup ont relevé un élément de langage chez les strauss-kahniens : « ça ne ressemble pas à Dominique ; ça ne ressemble pas à l'homme que je connais ». Et pour cause, on a le sentiment que ce n'est pas « Dominique » qui a rendez-vous devant la justice américaine, c'est l'allégorie de la classe dominante convoquée devant le tribunal du peuple. Avec des millions de téléspectateurs comme témoins d'immoralité, d'autant que le nouvel avocat de la plaignante, Maître Thompson, spécialiste de la défense des minorités, s'apprête à agiter le drapeau du travail et de la vertu contre le capital qui se vautre dans le vice.

La gauche s'échine maintenant à déclarer l'affaire « privée ». Prolétaires du monde entier, vous n'étiez pas dans la suite 28-06 du Sofitel, lit-on en creux dans les paroles des responsables socialistes. Surtout, ne pas faire de DSK l'allégorie de la gauche qui viole ses idéaux. Éviter que la sentence tombe, dans l'esprit des Français : la droite hait les pauvres, la gauche les abuse.

La gauche n'a pas troussé le petit peuple après que la droite au pouvoir l'a détroussé ; elle n'est pas immorale, parce que DSK, pas plus que la droite n'est fétichiste, parce que Georges Tron. Une plaisanterie courait ces derniers jours : Tron, l'arbre qui cache la forêt. L'arbre qui cache d'autres arbres, peut-être, mais l'arbre n'est pas la forêt. La machine judiciaire s'est à peine enclenchée que Nafissatou Diallo est déjà victime. Victime d'un procès qui n'est déjà plus le sien. Emprunter son nom pour servir une cause, une classe, n'est pas lui rendre justice ; c'est la priver de la possibilité de faire entendre sa voix (sa propre voix) devant la justice. Les porte-paroles des féministes, des minorités visibles (et de la majorité présidentielle qui se fait discrète) risquent d'empêcher sa propre parole de porter. De la lutte des classes, on peut faire un slogan, un livre, une philosophie. Mais pas un procès. La justice américaine, même si on lui accorde une présomption d'équité, ne pourra pas déclarer une allégorie coupable, et l'autre allégorie innocente.  

La politique n'est pas moribonde parce que volontairement viciée. Elle est juste malade de l'allégorie.



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