Affaire DSK : la justice a-t-elle une couleur même en France ?

Publié le par tutti 49

Affaire DSK : la justice a-t-elle une couleur, même en France ?

Tefy Andriamanana - Marianne | Jeudi 16 Juin 2011 à 05:01 |Le procès d’OJ Simpson avait été un grand moment de confrontation raciale. L’affaire DSK semble prendre la même voie. Y compris en France.



Une victime noire, un accusé blanc et juif. Tout cela aux Etats-Unis. Outre-Atlantique, une lecture raciale de l’affaire DSK n’est pas surprenante. L’affaire OJ Simpson en 1994 avait déjà été marquée par une présence permanente de la question noire. Ce procès surmédiatisé avait été jugé à Los Angeles, deux ans après les émeutes qui ont secoué la ville. Le camp OJ Simpson n’a d’ailleurs pas hésité à accuser la police de racisme. Les déclarations racistes de Mark Furhman, le premier policier présent sur les lieux du crime, joueront d'ailleurs grandement en la faveur de la défense. Un autre épisode marquant sera la couverture du Time du 27 juin 1994 avec un OJ Simpson à la peau noircie portant son numéro de prisonnier. Au final, un jury, majoritairement composé de Noirs, a acquitté OJ Simpson laissant penser aux anti-OJ Simpson (qui sera condamné au civil) que le procès s’est joué dans l’émotion et non dans la raison.

Pourtant, les défenseurs de Nafissatou Diallo semblent jouer clairement la carte raciale, brandissant l’immigrée noire contre l’homme puissant et blanc.  Elle a d’ailleurs choisi comme avocat principal Kenneth P. Thompson, Noir et spécialiste des discriminations. Un avocat qui décrit sa cliente comme «  une femme très courageuse, venue dans ce pays pour la grande promesse de l’Amérique », histoire de rappeler son passé d’immigrée. Du côté de chez DSK, on veut éviter la polémique démentant toute volonté de « salir » la plaignante et appelant à «un procès équitable» entre l'ex-patron du FMI et son accusatrice.

Cette question de couleur n'est pas anodine. Comme lors de l’affaire OJ Simpson, une ethnicisation voire une racialisation de l’affaire DSK ne servirait personne rendant toute décision de justice suspicieuse. A ce titre, le choix du jury  pour le procès sera crucial, la défense de DSK veillera-t-elle à ce qu’il n’y a ait pas trop de minorités ethnique parmi les jurés. Et même si cette composition ethnique n’est pas un choix délibéré, les journalistes, commentateurs, vont-ils réévaluer la valeur de la décision finale à l’aune de la couleur du jury ?

La question ethnique

 

On dira que tout cela se passe aux USA, où la notion de race est un référent admis et brandi dans le débat public. Mais même dans la France républicaine, le traitement de l’affaire DSK prend la même tournure faisant de ce scandale sexuel une affaire de rapports entre communautés. Dans d'autres cas, les médias français n'avaient déjà pas hésité  (à quelques réserves près) à donner une dimension ethnique à un fait divers. Même lorsque les origines des protagonistes n'avaient rien à voir avec le fond du dossier.

Dans l'affaire DSK, ce sont notamment les origines guinéennes et plus particulièrement peules de Nafissatou Diallo qui ont intéressé les journalistes français. Le JDD  ou Le Figaro  ont publié des reportages au sein des communautées peule et africaine de New York. Courrier International a même relayé un reportage  fait en Guinée. 

Le Nouvel Observateur a même creusé plus loin et écrit sur son site le 6 juin que « Nafissatou Diallo a échappé au destin généralement dévolu aux femmes de sa communauté et dérogé aux traditions » et que « le viol qu’elle dit avoir subi viendrait punir sa transgression. En outre, dans la culture peule, il la condamne au déshonneur ». Des passages qui ont entrainé de nombreuses réactions hostiles à un tel point que des précisons ont été ajoutées par la suite : « Quand un journaliste rapporte les propos d’un tiers, cela ne signifie qu’il les reprend son compte ».


L’Express.fr a préféré se tourner vers les Noirs de France. « "Inutile, outrancière, dégradante." Tels sont les commentaires de la communauté noire de France pour désigner la reprise systématique des médias français du qualificatif "noire" pour parler de Nafissatou Diallo dans l'affaire DSK », écrit le site d’information.

Cause des Noirs ou cause des femmes ?

La polémique raciale a également été reprise sur la scène politique et associative. « Si une jeune femme de chambre noire a osé porter plainte contre le patron du FMI, ‘pourquoi pas moi ?’ vont se dire beaucoup de femmes », affirmait Clémentine Autain, ex-adjointe au Maire de Paris, dans le Marianne du 6 juin. Là, le mot « noire » est aussi important que « femme ». Dans cette lutte entre le pot de terre contre le pot de fer, la couleur de peau a presque la même dimension que le genre. L'affaire DSK relève autant de la cause des Noirs que de la cause des femmes.

Des militants associatifs et personnalités noires l’ont bien compris. Si l’affaire DSK a mobilisé les féministes, elle a aussi motivé quelques anti-racistes. Comme l’écrivain Claude Ribbe, (ex-candidat aux législatives à Sarcelles), qui a monté un comité de soutien à la femme de chambre. Pour Claude Ribbe, joint par Marianne2, « on ne peut pas détacher cette affaire des cas de discriminations » Il estime que cette affaire est donc plus qu’un scandale sexuel : « C’est un homme blanc, riche, qui s’apprêtait à devenir président de la République et accusé par une femme immigrée, sans argent, une damnée de la terre et de religion musulmane ». Il souhaite « aider Nafissatou Diallo autant que possible » et tentera de se rendre au procès. 

Autre militant de la cause noire, Patrick Lozès, ex-président du CRAN, est également sorti du bois. S’il a confirmé des informations sur des discussions entre lui et le camp Diallo, il ne s’est pas étendu sur le sujet. « Je suis candidat à la présidentielle, je ne peux qu’être prudent dans mes déclarations », explique-t-il à Marianne2. Il dit être entré en contact avec le camp Diallo via « un défenseur des droits civiques ». Mais Patrick Lozès tient à faire profil bas : « Je n’ai pas l’intention de me mêler plus de cette affaire ». Tout au plus, il dit veiller « à l’égalité entre présomption d’innocence et présomption de sincérité ». Et à la différence de Claude Ribbe, Patrick Lozès refuse toute lecture raciale de l’affaire : « Il ne s’agit que d’une affaire judiciaire ». Cherchant à s'imposer comme les leaders d'une communauté, les deux hommes se tirent dans les pattes. Claude Ribbe accuse Lozès de « mensonge » quand il dit avoir été en contact avec le camp Diallo. « Claude Ribbe cherche à faire parler de lui », répond l’intéressé.

La « judéité » de DSK

En Israël, on s'intéresse aussi à la dimension ethnique de l’affaire DSK. Car si Strauss-Kahn est blanc de peau, il est aussi d'origine juive, ce que n’ont pas oublié certains médias. L’édition française du Jérusalem Post a ainsi publié un article le 19 mai titré « Les Juifs français choqués par l'affaire DSK ». On y lit : « Strauss-Kahn est connu pour son identité juive, dans un pays où les politiques préfèrent taire leurs idées religieuses. Par le passé, il a souvent exprimé son attachement à Israël tout en restant à distance des instances juives, selon des leaders de la communauté ». 

Mais où va mener la vision ethnique de cette affaire ? Il suffit de donner des indications sur l’origine des victimes et suspects dans un fait divers pour créer une polémique sur le risque de raviver la haine entre communautés. Et dans un tel dossier, tous les préjugés sur les Juifs, l’argent et le pouvoir risquent d’être réactivés. DSK lui-même l’a reconnu lors de son déjeuner du 29 avril avec des journalistes de Marianne : « J’ai trois handicaps : l’argent, les femmes et ma judéité ». 

Pour autant, les pontes français de la communauté juive restent prudents. Ils se sont peu ou pas exprimés dans les médias français à ce sujet. Mais dans une interview pour The Canadian Jewish News, Richard Prasquier, président du Crif, aborde le risque antisémite : « Nous avons eu aussi la même crainte lors de l’Affaire Madoff. (…) Mais l’Affaire Madoff n’a pas eu pour conséquence d’exacerber l’antisémitisme en France. Tout en étant très vigilants, il ne faut pas crier au loup avant que celui-ci n’arrive parce que c’est la meilleure façon de le faire venir ».

« Il n’y a pas eu d’explosion des propos antisémites »

On pouvait aussi craindre une montée antisémite sur le Web que ce soit dans des articles ou des commentaires de lecteurs. Mais, sur l'Express.fr, par exemple, Il n'y a eu aucune flambée de réactions haineuses, note Marie-Amélie Putallaz, animatrice de communauté poul le site. De son côté, Marc Knobel, chercheur pour le Crif, fait preuve de la même modération que Richard Prasquier. « S’il y a bien les sempiternels excités qui livrent leur haine des Juifs, ce genre de propos se limitent à de sites habitués à ce genre d’exercices nauséabonds », détaille-t-il à Marianne2. 

Les propos plus que douteux existent mais rien de plus d'habitude. Pour Marc Knobel, « il n’y a pas eu d’explosion des propos antisémites » sur le Web avec l'affaire DSK. Toutefois, il note que « lorsqu’on parle d’une personne d’origine juive, on parle d’argent, de pouvoir, on réveille les vieux stéréotypes ». Mais le Crif et les représentants juifs ne minimisent-ils pas une éventuelle vague d’antisémitisme pour éviter de faire entrer les origines de DSK dans la polémique ? « Non, si le Crif sentait qu’il y avait un problème nous réagirions ». Une montée en puissance du Crif dans l'affaire DSK pourrait alors créer un effet boule de neige et sceller définitivement la lecture ethnique du dossier. Car si la justice est aveugle, ce n'est pas le cas des justiciables.

Publié dans Société

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